"Soulèvement", la dernière chorégraphie d'Angelin Preljocaj ,une création mondiale au Grand Théâtre de Provence.
Dernière mise à jour : il y a 2 jours

L'air du temps
On eut pu croire que "Soulèvement" -la dernière pièce d'Angelin Preljocaj- était directement référée au mouvement lycéen en cours, créée "à chaud" et dans l'urgence, mais il n'en est rien.
Quoique.
Si cette pièce est en chantier depuis trois ans la réalité la rattrape et la percute. On la penserait prémonitoire si le drame était surgi ex nihilo, alors qu'il couve sous la cendre depuis au moins dix ans. Dix ans pour les lycéens c'est plus de la moitié de leur vie, mais notre histoire comme celle du monde à traversé nombre de soubresauts et de soulèvements: ce n'est pas un hasard si on croit reconnaitre l’œuvre d'Eugène Delacroix -inspirée par la Commune de Paris dont il fut l'un des acteurs- "La Liberté guidant le peuple", la référence est explicitement assumée par le Maitre.

Au Pays des Droits de l'Homme
Mais qui eut pu imaginer qu'un mouvement lycéen pacifique fut réprimé sauvagement à l'arme de guerre au pays des droits de l'Homme par ceux qui sont chargés d'assurer leur sécurité?
Le temps long de la création n'est pas une lave incandescente qui coule à flot continu, même si elle en cultive l'illusion.

Soldatesque
Un soulèvement peut être une simple jacquerie, un feu de paille, et s'éteindre à la première répression, mais il est toujours une révolte contre une tyrannie devenue insupportable. "Une seule allumette peut mettre le feu à toute la prairie" aurait dit Ernesto "Che" Guevarra.
Il peut être une lame de fond que le pouvoir saura réprimer sans merci en retour: l'histoire se souvient encore du massacre de la Commune de Paris baignant dans le sang des insurgés, Thiers massacrant le mythe, la Commune et les communards, les faisant entrer dans la légende.
Adolphe Thiers dont un lycée porte toujours le nom et l'infamie à Marseille.
Mais un soulèvement peut devenir une Révolution comme en 1789 avec prise de la Bastille et régicide, exemple planétaire, mère de la Commune de Paris de 1871 et de la Résistance à l'occupant nazi. En 2026 des lycéens scandent encore "On prend la Bastille!".
En Serbie en octobre 2026 un mouvement étudiant renverse le pouvoir de droite extrême par les urnes.

Une pièce emblématique
Angelin Preljocaj est un érudit. Quand il travaille sur une création il lit beaucoup, étudie tout ce qui se rapporte à son thème dans l'histoire l'art et la philosophie, et bien entendu la danse. Il devient comme "monomaniaque", absorbé entièrement par son sujet dont rien ne saurait le distraire. On ne s'étonnera donc pas d'y retrouver nombre de citations, y compris de son œuvre propre qui approche les soixante chorégraphies.

Un thème universel
A finir par les "Soulèvements de la terre", organisation écologiste interdite pas un ministre de la "justice", jusqu'à Spartacus en remontant le temps, l'histoire -ancienne moderne puis contemporaine- est plus l'histoire des peuples opprimés qui se soulèvent que celle des rois et des princes qui les répriment. Pour autant, si Angelin Preljocaj puise dans les convulsions de l'histoire il n'en fait pas un catalogue mais une source inépuisable d'inspiration pour inventer son œuvre chorégraphique.

Ainsi on y verra aussi bien Delacroix que les Femens, féministes ukrainiennes dont la semi nudité aux slogans peints à même la peau leur aura valu la célébrité et la prison, et tout le "vocabulaire" et la "grammaire" singulière d'Angelin: des soli des pas de deux et des grands ensembles comme s'il composait une symphonie, avec un thème récurent, des tempi sauvages ou apaisés, soutenus par une création musicale et sonore très contrastée, entre douceur et sons électroniques pulsatoires ou déchirants. Angelin Preljocaj a confié l’écriture de la partition musicale à la compositrice Irène Drésel accompagnée par le percussionniste Sizo Del Givry.

Une pierre sur le chemin
Il y a des formes qui se propagent dans l'air du temps, on a cru y voir en entame les effets de meute frénétique qui ont marqué le nouveau style du Ballet National de Marseille, transmis à la Compagnie Grenade de Josette Baïz, mais il s'en écarte rapidement. La danse quasi métronomique se décale, se disloque en tableaux mouvants, passant de la techno mécanique à un blues contemporain.
On reconnait l'esprit de "N" dont Angelin s'étonnait que le public soit resté jusqu’à la fin tant il l'a voulu insupportablement violent, tempéré par une solidarité et une tendresse qu'il y avait peu explorée.

Clé de voûte
Mais une chorégraphie n'est pas à l'usage exclusif des vieux briscards revenus de tout. Ceux qui, lycéens, découvrent cette vaste fresque sont émus aux larmes devant ce miroir qui leur est tendu, et les aficionados applaudissent debout. Bien sûr, à le voir depuis la salle le chorégraphe va remanier son œuvre jusqu'à ne plus rien trouver à y changer, dit-il, elle va évoluer encore au cours des représentations.
A ceux qui ont suivi le Ballet depuis trop longtemps il appartient de voir chaque pièce comme si c'était la toute première, à abandonner la vigilance de l'intellect aux aguets pour laisser les émotions les surprendre, comme un acteur joue toujours une pièce pour la première fois, de même le musicien le peintre ou le chanteur. Alors il est inutile et vain d'inventorier chaque pièce du puzzle pour embrasser l’œuvre en entier pour elle même.
"Soulèvement" n'est pas la clé de voûte du Ballet Preljocaj: il y a déjà d'autres pièces en chantier.
C'est juste une pièce maîtresse, l'avenir nous dira si elle entrera au Panthéon des "Masterpeaces".
Alors redevenons un lycéen révolté pour recevoir cette grande fresque comme une première fois.

Photos et commentaires Jean Barak




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